dimanche 30 novembre 2008

William Morris, du papier-peint à l’utopie














Designer, socialiste, humaniste, un idéaliste sous Victoria
Désordonné, hirsute, enthousiaste, mélancolique secrètement, il fut l’inventeur du home anglais, entre cent projets et cent passions


Omniprésent au Royaume-Uni, à peu près inconnu ailleurs, du moins si on en croit sa très succincte bibliographie en français. Il fut le designer le plus important de la fin du XIX ème siècle britannique, le fondateur du mouvement Arts & Craft, celui qui donna ses couleurs au home anglais jusqu’aujourd’hui. De surcroît, l’une des voix essentielles du socialisme anglais.

Les pèlerins de Ruskin
Impossible de le séparer du mouvement préraphaélite. Comme les Rossetti ou Burne-Jones, il doit tout à la pensée de Ruskin. Son anti-machinisme, son anti-modernisme, sa nostalgie d’un passé idéalisé (le temps des cathédrales, des corporations, des artistes-artisans anonymes) sont en arrière-plan des projets décoratifs de Morris & Co, comme des idées politiques de Morris, des poèmes qu’il écrit, des traductions qu’il fait de sagas islandaises, des livres qu’il édite, etc.

Un orateur de plein vent sur une caisse en bois

L’homme est hirsute, désordonné, distrait, hyperactif, drogué de travail, il s’intéresse à mille choses, milite à la Democratic Federation, puis à la Socialist League, harangue les foules en plein vent, dessine des papiers peints et des chintz (toujours réédités), fabrique des tissus, les teint (avec des colorants naturels, la garance ou l’indigo, à rebours de la révolution industrielle), reçoit ses clients et ses sous-traitants, et surtout dessine, dessine inlassablement des fleurs, des lianes, des oiseaux et mélange les couleurs en artiste qu’il est.

La Maison Rouge
Il aurait dû devenir clergyman. D’origine bourgeoise (la upper middle class), il a une enfance et une jeunesse rêveuses (le père est agent de change et spécule sur les mines de cuivre). Étudiant à Oxford, il visite durant les vacances, en compagnie d’Edward Jones (futur Burne-Jones), les cathédrales et églises gothiques du nord de la France. Il trouve là son chemin de Damas: il sera architecte.
Le temps de quelques études express chez M. Street (l’architecte des faussement gothiques Law Courts de Londres) et William Morris se lance dans la décoration du manoir de briques, la Red House, où abriter ses amours avec la belle Jane Burden (qui sera l’une des muses des préraphaélites).

Muses préraphaélites
Son charisme, son enthousiasme en feront le leader (ou l’un des leaders, Dante Gabriel Rossetti ne l’est pas moins) de ce groupe d’amis désireux de restaurer le sentiment artistique dans un pays qu’ils estimaient sinistré à cet égard. Burne-Jones fut le grand pourvoyeur de cartons de tapisseries, de projets de vitraux, de meubles peints façon Renaissance florentine de la coopérative qu’ils créèrent. Morris en fut l’âme. Leur univers se peupla de muses penchées aux allures d’éphèbes.

Du West End à l’East End

Il ne songea guère à la politique jusqu’au moment (à la fin des années 1870) où il s’engagea (toujours le Moyen-Age !) dans la défense des monuments menacés par des restaurateurs trop zélés (les Viollet-le-Duc locaux).
Insensiblement, lui qui détestait les réunions publiques, les discours assommants, passa de la défense des vieilles pierres à celle des hommes. On était dans l’Angleterre de Dickens et de Marx, l’exploitation de la classe ouvrière était à son maximum de sauvagerie.
Avec la fougue qu’il mettait à tout ce qu’il entreprenait, Morris prit la plume, la voix, s’investit, milita, publia des textes théoriques ou utopiques, donna des conférences, bref, comme toujours, fut au premier rang.

Typographies
L’une de ses dernières initiatives, la Kelmscott Press, rassemblait tous ses enthousiasmes: il y édita (et les caractères, les vignettes, les reliures, le choix des papiers, les traductions éventuellement, tout était conçu par lui) des textes-phares selon lui, Chaucer notamment.
Il retrouvait là l’esprit des Manuce à Venise ou Plantin à Lyon, ces éditeurs-artistes-humanistes, qui comme lui n’avaient qu’une aspiration, créer des objets parfaits. L’homme étant, bien sûr, la mesure de tout et son épanouissement le but unique.


Bibliographie
Georges Vidalenc : William Morris. Paris, librairie Alcan, 1920
Arthur Clutton-Brock : William Morris. Parkstone, 2007 (en français)
Linda Parry (dir.) : William Morris. Philipp Wilson/V.& A. Museum, 1996 (en anglais, mais très complet)
Linda Parry : William Morris, la tulipe et le saule. Revue FMR n°14 mai/juin 1988
Paul Meier : La Pensée Utopique de William Morris. Paris, Éditions sociales, 1972
Mario Praz : Le Pacte avec le serpent, tome I. Bourgois, 1989 (plusieurs articles sur les préraphaélites)

Et aussi
William Morris : Nouvelles de Nulle Part. Éd. bilingue: Traduction, introduction et notes par V. Dupont. Aubier-Montaigne, 1957, reprint Aubier, 2004.


Article pour une Humeur Vagabonde sur RSR Espace 2
Image: Salle décorée par Morris au Victoria & Albert Museum. Photo ChS

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